Directeur général de Khephren Ingénierie, Thibaut de Lorgeril pilote un bureau d’études structure « multi-technique » qui accompagne les maîtres d’ouvrage vers des bâtiments toujours plus bas carbone.
Dans un secteur où la maîtrise technique, l’anticipation réglementaire et le choix du bon matériau au bon endroit sont déterminants, le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) représente un levier stratégique. Il permet de sécuriser les investissements en R&D engagés pour lever les verrous propres à la construction biosourcée et bas carbone, de soutenir l’innovation et de faire progresser toute la filière.
Dans cette interview, il partage son retour d’expérience sur l’accompagnement d’EIF Innovation et sur l’impact concret du CIR pour ses projets de construction durable.
Pouvez-vous présenter Khephren, votre rôle dans la filière, et la place qu’occupent le biosourcé et le bas carbone dans vos projets ?
Thibaut de Lorgeril, Khephren Ingénierie est un bureau d’études structure d’une quarantaine de personnes, réparties entre Paris, Bordeaux et Marseille : une trentaine d’ingénieurs, une dizaine de projeteurs et quelques services transverses. Notre positionnement, c’est le « multi-technique » : chaque ingénieur est formé à l’ensemble des techniques et des matériaux de construction, pour pouvoir, sur un nouveau projet, proposer le bon matériau au bon endroit. Ce n’est pas si évident, car les formations comme les entreprises sont historiquement spécialisées : d’un côté le béton, de l’autre les charpentiers pour le bois. Depuis une quinzaine d’années, nous nous efforçons au contraire de croiser toutes ces compétences.
Côté typologie, nous travaillons sur à peu près tout ce qui se construit en France : logements collectifs, équipements publics, sportifs et culturels, réhabilitation de bâtiments patrimoniaux et monuments historiques, constructions neuves, avec une dominante sur les sièges sociaux.
Sur le biosourcé et le bas carbone, le principal matériau en construction, c’est le bois. Nous en construisons depuis les 35 ans d’existence de Khephren, mais il était historiquement réservé à des ouvrages particuliers : gymnases, stades (comme le stade de Liévin, avec des portées de plusieurs dizaines de mètres), lycées, équipements publics. Depuis dix à quinze ans, sous l’impulsion d’une volonté politique et d’un mouvement comme ADIVbois (Association pour le développement des immeubles à vivre bois), nous avons commencé à construire de grands logements collectifs et de grands bâtiments tertiaires en bois. Les produits eux-mêmes (lamellé-collé, CLT) existent depuis quelques décennies, mais leur usage pour de tels ouvrages est récent. C’est là que nous nous sommes impliqués plus fortement, pour accompagner nos maîtres d’ouvrage dans la décarbonation de leurs bâtiments.
Quels défis techniques rencontrez-vous sur ces projets biosourcés, et comment les abordez-vous ?
Ce qui est nouveau, ce n’est pas le produit, c’est l’usage : employer ces matériaux pour de grands logements collectifs ou de grands bureaux. Cela a fait apparaître des problèmes réglementaires et des vides normatifs.
La première problématique, c’est la protection incendie. Pendant un temps, il n’existait pas de référentiel précis pour ces nouvelles façons de construire. Certaines préfectures, Paris, Bordeaux, ont émis des « doctrines bois », qui restaient elles-mêmes imprécises ; il a fallu s’y adapter.
La deuxième, c’est la prise d’humidité du bois. C’est un matériau qui absorbe et libère l’humidité selon l’hygrométrie ambiante. Livré autour de 12 % d’humidité en début de chantier, il en gagne quelques points pendant les travaux : les poteaux s’allongent, le bâtiment « grandit », puis les éléments se rétractent une fois le clos-couvert terminé, avec des variations saisonnières. Sur un ou deux étages, ce n’est pas un enjeu ; sur huit étages, la question du tassement différentiel devient réelle, et davantage encore sur les immeubles de grande hauteur : nous avons étudié un immeuble jusqu’à 100 mètres. Là, il n’y a pas de réglementation adaptée : les courbes de l’Eurocode, conçues pour de petites sections, ne conviennent pas, et la bibliographie est insuffisante. Nous nous sommes rapprochés de l’Université de Limoges pour aller plus loin, en particulier sur les grandes sections de bois, qui prennent l’humidité beaucoup plus lentement, une section d’un mètre de large n’a plus rien à voir avec les sections pour lesquelles l’Eurocode a été pensé.
Vous êtes adhérent du BBCA et engagé dans le programme Built by Nature France : qu’est-ce qui vous a amené à vous y impliquer, et qu’en attendez-vous ?
Nous nous sommes d’abord engagés dans l’association BBCA par conviction, c’est une équipe sensible aux questions d’environnement. C’était une manière de le signaler et de nous inscrire dans un mouvement de décarbonation des bâtiments que nous concevons.
Plus récemment, l’initiative Built by Nature a démarré, et on nous a proposé de rejoindre l’équipe. Nous nous sommes impliqués notamment dans le groupe de travail sur l’évolution de la réglementation incendie pour les ERP : une évolution importante est intervenue le 19 février de cette année. Nous faisons partie d’un petit groupe qui décrypte ce texte et qui promeut, auprès des ministères comme des dirigeants, une bonne compréhension de cette évolution et une réglementation proportionnée au risque.
C’est un point de fond pour nous : l’incendie d’un bâtiment bois est un risque à maîtriser, et nous avons aujourd’hui les outils pour le faire, mais il faut le proportionner à un autre risque majeur : le réchauffement climatique. Les deux sont difficiles à comparer, mais si l’incendie provoque de l’ordre de 400 décès par an, les canicules, déjà aujourd’hui, en provoquent environ 4 000. Trop encadrer, ce serait réduire la capacité à construire en bois, donc freiner la décarbonation du bâtiment. Notre position, c’est de bien proportionner la gestion des risques.
Ce travail rejoint-il votre démarche sur les data centers, un secteur d’avenir où vous cherchez à pousser le bois ?
Oui, c’est un sujet sur lequel Khephren est en première ligne : amener la décarbonation dans les data centers. C’est un univers très consommateur de matière et de béton, parce qu’on y porte des charges très lourdes, de l’ordre de 2,5 tonnes par mètre carré, soit plus de dix fois un étage de logement.
Nous avons vécu, ces dix à quinze dernières années, la décarbonation des grands logements collectifs et des grands tertiaires : nous avons « essuyé les plâtres », et la France est plutôt en avance, avec une réglementation qui commence enfin à être à jour. Notre idée, c’est d’amener ce savoir-faire au secteur des data centers, en forte croissance et à besoins réels. C’est un enjeu de souveraineté, d’économie, et même environnemental : avec notre mix électrique, de l’ordre de 60 g de CO₂ par kWh, contre environ 400 en Allemagne ou aux États-Unis, un data center construit en France émet dix fois moins qu’ailleurs. Raison de plus pour le construire ici, sans pour autant renoncer à décarboner sa construction. L’industrie est prête, les entreprises, y compris les majors, savent poser à la fois du béton et du bois. Nous espérons voir cela aboutir en 2027.
Toujours dans la même logique : un bon projet n’est ni tout bois ni tout béton, mais le bon matériau au bon endroit. Dans un data center, la solution n’est pas le tout-bois, mais d’amener du bois aux bons endroits, parfois sous forme de bois augmentés, à haute performance. Nous échangeons d’ailleurs avec une start-up française sur ce sujet.
Quels besoins vous ont amené à collaborer avec EIF Innovation ?
Nous sommes accompagnés depuis 2016. Au départ, nous faisions ponctuellement de la R&D, mais sans qu’elle soit suffisamment financée. L’élément déclencheur a été un concours d’innovation remporté avec la Caisse des Dépôts : nous avons conçu un plancher réversible bureau-logement en mixte bois-béton, de grande portée (11 mètres) capable de porter aussi bien du bureau, du logement que du parking.
Pour le développer, nous avons mené des études poussées : des essais au feu au CSTB de Champs-sur-Marne, où nous avons obtenu deux heures de stabilité et de coupe-feu, ce qui est assez unique pour un plancher bois-béton ; et des essais acoustiques à l’ENSTIB, à Épinal, sur un prototype à deux étages à échelle réelle. Le concept était innovant : on introduisait du sable dans le plancher en version logement, où l’exigence acoustique est plus élevée, et on le retirait en version bureau, ce qui apportait au passage une capacité portante supplémentaire. Nous avions un peu de financement, mais pour aller plus loin, nous avancions sur nos fonds propres. D’où l’idée de nous faire accompagner par EIF Innovation pour bénéficier du Crédit d’Impôt Recherche. C’était le point d’entrée.
Un deuxième apport, que nous n’avions pas anticipé, est apparu : l’effort de formalisation et d’identification de nos projets d’innovation nous donne une vision transversale. À 40 personnes et une soixantaine de projets par an, chacun suivi par un ingénieur chef de projet, la connaissance est très disséminée, et nous sommes trois associés référents de projets différents. Rassembler ces problématiques dans un rapport nous permet de croiser des études et de nous appuyer sur ce qui a été fait ailleurs. Par exemple, le tassement différentiel : nous l’avons étudié sur un immeuble de 100 mètres, mais nous le retrouvons aussi en rénovation, sur la Tour Cristal, rénovée récemment, la modification des charges a créé des tassements différentiels complexes, qui dépassent là encore la réglementation et la bibliographie disponibles. Il en va de même pour les matériaux biosourcés et bas carbone : ce sont des sujets traités de façon éparse, et les réunir donne une vision précieuse.
Comment se déroule l’accompagnement, et qu’avez-vous particulièrement apprécié ?
Malgré des sollicitations régulières d’autres cabinets, la
Un consultant référent nous est attribué. En amont de la clôture de fin d’année, nous échangeons pour lister l’ensemble des projets que nous pensons présenter au titre du Crédit d’Impôt Recherche, puis pour arrêter cette liste : vérifier la cohérence des projets entre eux, leur appartenance à une même famille, le volume d’heures suffisant pour qu’il soit pertinent de les présenter. De notre côté, nous listons les heures consacrées par projet et les dépenses matérielles ou logicielles, et nous réunissons les justificatifs. Le consultant estime ensuite le crédit d’impôt, puis rédige un rapport présentant les travaux effectués.
Ce qui est très appréciable, c’est d’abord une grande réactivité : ce sont des moments de l’année chargés, avec la clôture des comptes, et nous n’avons jamais été bloqués. Ensuite, l’autonomie, notamment dans la rédaction du rapport : peu de relances ou de reprises, une vraie capacité à construire le document de manière autonome. C’est une véritable délégation du travail, qui sinon nous incomberait.
Au-delà du crédit d’impôt, le principal résultat est cette vision transverse de notre innovation, qui n’était pas anticipée. Et si notre structuration de ces dernières années ne tient pas qu’à cet accompagnement, les échanges avec EIF Innovation y ont contribué : je dispose par exemple aujourd’hui d’un temps dédié à l’innovation dans ma mission, ce qui n’était pas le cas auparavant.
qualité de l’accompagnement et la relation de confiance établie font que nous ne donnons pas suite aux démarchages concurrents.
Quel message adresseriez-vous aux maîtres d’ouvrage, architectes et bureaux d’études encore hésitants face au biosourcé et au bas carbone ?
En termes de maîtrise technique, il faut distinguer le bois sur lequel, pour les logements collectifs et le tertiaire, nous avons atteint une maturité qui réduit fortement les enjeux de risque des matériaux plus récents comme le béton de chanvre, les murs à ossature bois avec isolant de chanvre, les matériaux géosourcés ou la paille, encore un peu différents.
Le point clé, c’est d’arbitrer le bon matériau au bon endroit dès l’avant-projet sommaire. Trois choses doivent être fixées dès le concours ou l’APS : l’économie du projet, l’ambition environnementale et le choix des matériaux. Si elles sont posées dès le départ, le projet déroule sans difficulté. Car ce qui conduit à intégrer réellement le biosourcé ou le bas carbone la réglementation, l’ambition de l’aménageur ou de la ville, ou celle du constructeur doit être présent dès le début : sans ambition initiale, cela finit par disparaître en cours de projet, ces matériaux restant aujourd’hui un peu plus coûteux.
Pour le dire simplement : l’avenir, ce sont les bâtiments mixtes : bois, béton, pierre. Qu’ils n’aient pas peur d’aller vers cet avenir, les entreprises, y compris les majors, savent désormais associer ces matériaux.
Ces projets biosourcés et bas carbone ont-ils été valorisés au titre du CIR, grâce aux difficultés techniques que vous avez rencontrées ?
Dans certains cas, oui. Ce sont précisément les problématiques amenées par ces matériaux qui permettent de valoriser le crédit d’impôt : parfois des sujets liés au feu très particuliers, parfois l’accompagnement d’un avis technique. Par exemple pour des terrasses végétalisées à pente nulle, un sujet réglementaire où il faut lever des verrous techniques. Nous travaillons d’ailleurs sur des projets particulièrement ambitieux en bas carbone, dont certains restent confidentiels.
On peut tout à fait le dire ainsi : l’utilisation de matériaux biosourcés et bas carbone conduit à devoir régulièrement lever un certain nombre de verrous, et c’est précieux de pouvoir être accompagné dans cette démarche.